Planning chargé

Les journées internationales de sensibilisation sont-elles efficaces ?

Ça ne vous a pas échappé, le 3 février dernier c’était la Journée Internationale sans Paille. D’après le collectif BasLesPailles, 8,8 millions de pailles en plastique sont utilisées et jetées chaque jour en France. Mazette ! Pour ma part, j’aurais plutôt organisé cette journée de sensibilisation au printemps, quand tout le monde sirote à la terrasse des cafés, mais bon… La date était certainement prise. En fait, le calendrier est bigrement chargé. En juin, au hasard, il y a déjà la journée internationale du lait le 1er, la journée des enfants victimes d’agression le 4, la journée du vent le 15, la journée contre la désertification le 17, la journée du yoga le 21, la journée du vilitigo le 25, la journée des risques liés aux astéroïdes le 30, etc., etc.

Day-off

Bon, ok pour les pailles en plastique, elles ne servent qu’à pourrir les océans, mais une journée internationale ?? Vraiment ? D’où ça sort ça ?

Des States bien sûr ! Nos amis américains nous ont quand même tout appris sur la communication de masse et leur «way of life» est un «pack» complet. Action-réaction, pays de la surconsommation, pire modèle sur les questions environnementales et de santé, les Etats-Unis sont aussi la contrée des «charity-business», des complotistes de tout poil, des fondations privées défalquées, du «new-age», des soirées de «fundraising» en «smoking», des activistes sur «youtube», du «star-system» journalistique, des «start-up» qui sauvent le monde, des rappeurs engagés. Bref, des gens et organisations diverses qui s’agitent pour la bonne cause, au bon milieu d’électeurs de Trump et de fans de Kim Kardashian sur Instagram. Aux Etats-Unis, les «awarness days» (journées de sensibilisation) se multiplient à un rythme effréné depuis 2005 et il n’y aura bientôt plus assez de jours dans une semaine. Dans cette vaste contrée, rien que dans le domaine de la santé, on ne compte pas moins de 200 journées dédiées à telle ou telle maladie ou problème de santé publique. Une véritable épidémie de la célébration anxiogène qui se répand aussi en Europe. Mon planning des journées machin-truc est bouclé !

La com’ pour la com’

Comme j’aime bien chercher la petite bête et que les rouages de la manipulation (à bon ou mauvais escient) m’intéressent au plus haut point, je me suis posé une simple question : est-ce que ça marche ? Une journée internationale peut-elle faire bouger les lignes ? Je n’ai absolument rien trouvé concernant les grandes causes environnementales mais, pour la santé, en 2015, des chercheurs américains ont fait une petite synthèse biblio. En analysant l’ensemble des articles scientifiques qui traitent des «journées de sensibilisation» dans la littérature médicale, ils constatent que la multiplication de ces évènements n’est absolument pas fondée sur leur efficacité (en termes de santé publique bien sûr). Tout simplement parce qu’on n’en sait rien ! Sur un total de 80 publications, seulement cinq tentent une évaluation. Et je vous le donne en mille, la mesure de l’efficacité d’une campagne se compte en nombre de tweets et en occurrence sur internet. Donc, nada, impossible d’évaluer quoi que ce soit ou de savoir si la journée internationale a eu un effet quelconque sur les comportements. Car, soyons honnête, ce n’est pas parce qu’on partage #jarrêtelesCARenSAC qu’on arrête effectivement les CARenSAC. Et, tiens, d’ailleurs, dites-moi, avez-vous changé vos habitudes grâce à la  journée internationale du lavage des mains (oui, oui, ça existe, c’est le 15 octobre) ?

De la responsabilité

Les auteurs de la synthèse sont plus que méfiants. Ils encouragent les organisateurs de ces «special days» à mettre en place des protocoles d’évaluation, histoire que l’on sache si ça vaut vraiment le coup de faire flipper tout le monde avec la journée du thromboembolisme veineux ou s’il ne vaut pas mieux mettre l’argent ailleurs. Les auteurs enchaînent avec une remarque que j’ai adoré (vous connaissez mon cynisme) : « si l’objectif d’une journée de sensibilisation est de réaliser une levée de fonds, les organisateurs devraient être capables de démontrer que les fonds sont effectivement réinvestis pour la santé publique et non pour la santé financière de leur organisation.»

Et ces messieurs, pour le moins sceptiques, de conclure : « les journées de sensibilisation ne feront peut-être que renforcer les idéologies de la responsabilité individuelle et la fausse notion selon laquelle les problèmes sont simplement le résultat de comportements mal informés. » En gros, la responsabilité individuelle surévaluée pourrait bien rimer avec une jungle du chacun-se-démerde, des entreprises et industries toxiques complètement débridées, et l’abandon des structures publiques ou collectives en charge du bien commun. Par exemple, j’sais pas moi, il y a des trucs de base qui pourraient marcher, comme un ministère de l’environnement, une agence de sécurité sanitaire de l’alimentation et de l’environnement, des hôpitaux publics, l’école ? Et ben, non, si ça craint à tous les niveaux, ne vous en prenez qu’à vous même, c’est que vous êtes mal informés ! Facebook va arranger ça…

Ps : aucune méprise, je n’ai rien contre la campagne « #baslespailles » (pétition à signer), bien au contraire et j’espère qu’elle parviendra à motiver un décret interdisant les pailles en plastique à l’instar de celui paru en 2016 supprimant, à l’horizon 2020, gobelets et autres assiettes jetables à base de pétrole ou celui contre les microplastiques. Parce que, franchement, être seule responsable et devoir anticiper les effets délétères de chacun de mes actes de consommation me file de grosses angoisses…


Source :

Health awareness days: sufficient evidence to support the craze? Am J Public Health, 2015


Illustration :

Un tweet change-t-il les comportements ? bricolage micrologie, 2018


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